Un jeu d'échec ancien se reconnaît d'abord à son style : Régence en France, Selenus en Allemagne et en Europe centrale, Calvert, Barleycorn ou St George en Angleterre, jusqu'à ce que le modèle Staunton de 1849 s'impose. Le XXe siècle a vu naître des modèles devenus classiques à leur tour, comme le Dubrovnik de 1950 ou les Staunton français de Lardy.
Le style d'un jeu en dit long sur son origine et son âge, sans suffire à le dater : de nombreux dessins anciens ont été reproduits au XXe siècle, et le sont encore. Au Luxembourg, où se croisent traditions françaises, allemandes et anglo-saxonnes, on tombe facilement sur l'un ou l'autre de ces styles. Voici les formes les plus fréquentes, avec ce qui les distingue au premier coup d'œil.
Le style Régence : le jeu d'échec ancien des cafés parisiens
- Style Régence
- Style français de pièces d'échecs du XIXe siècle, nommé d'après le Café de la Régence, à Paris, haut lieu des échecs. Pièces tournées, assez élancées, au cavalier stylisé ; le plus souvent en buis naturel et buis teinté.
Le Café de la Régence, près du Palais-Royal, a été pendant plus d'un siècle le rendez-vous des meilleurs joueurs d'Europe. On y utilisait des pièces de ce type, notamment lors du fameux match de 1843 entre Howard Staunton et Pierre Charles Fournier de Saint-Amant. Le musée de la FIDE expose un jeu Régence du XIXe siècle ayant appartenu au joueur russe Mikhaïl Tchigorine, qui en avait fait son jeu de prédilection ; il est conservé au musée des échecs du Club central d'échecs de Moscou. Les pièces Régence sont entièrement tournées, plus fines et moins massives qu'un Staunton : elles gagnent en élégance ce qu'elles perdent un peu en stabilité.
Le style Selenus : les pièces élancées d'Europe centrale
- Style Selenus
- Style de pièces hautes et minces, aux étages de collerettes et de couronnes tournées, répandu en Allemagne et en Europe centrale. Il doit son nom au livre d'échecs publié en 1616 à Leipzig sous le pseudonyme de Gustavus Selenus.
Derrière Gustavus Selenus se dissimule Auguste le Jeune (1579-1666), duc de Brunswick-Lunebourg. « Gustavus » est l'anagramme d'« Augustus », et « Selenus » évoque Lunebourg par la lune (Séléné en grec). Les illustrations de son traité montrent des pièces tournées et élancées, que l'on reconnaît à leur hauteur et à leur nombre d'étages. Ce style a été fabriqué en Allemagne et dans toute l'Europe centrale jusqu'au début du XXe siècle, avant de céder devant le Staunton, plus stable et plus lisible. En Angleterre, ces pièces ont parfois été surnommées « tulip » à cause de leurs motifs floraux.
Les styles anglais d'avant 1849
Le style Calvert est associé à l'atelier londonien de John Calvert, tourneur actif à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. L'attribution est débattue par les spécialistes, certains rattachant ce dessin à des formes plus anciennes. On le reconnaît à son cavalier très particulier et à des pièces ornées de fines moulures.
Le style Barleycorn doit son nom à un motif en grain d'orge (« barleycorn ») qui décore les pièces. Rois et dames y sont larges, en forme de tonneau ; les pièces sont souvent en os, plus rarement en ivoire. Les marchands confondent fréquemment Calvert et Barleycorn.
Le style St George est un autre style anglais d'avant 1849, que l'on voit dans les collections aux côtés des précédents. Pour imposer son modèle, Staunton ne se privait pas de critiquer ces dessins concurrents.
Le Dubrovnik : le modèle de l'Olympiade de 1950
- Dubrovnik
- Modèle de pièces créé pour la 9e Olympiade d'échecs, disputée à Dubrovnik (Yougoslavie) du 20 août au 11 septembre 1950. Sans croix ni mitre, aux bases larges, il est devenu une référence de collection.
Les organisateurs commandent en 1949 un modèle inédit, dessiné par le peintre et sculpteur P. Poček et fabriqué à Subotica. Les pièces, non lestées, avaient des patins de feutre vert ; une cinquantaine de jeux seulement auraient été produits, d'où l'extrême rareté des originaux. Le jeu a été redessiné dans les années 1960, puis pour l'Olympiade de Siegen de 1970. Bobby Fischer en a fait l'éloge dans une interview radiophonique, ce qui a beaucoup nourri sa célébrité ; en revanche, contrairement à une idée répandue, le match de 1972 contre Spassky ne s'est pas joué avec un Dubrovnik.
Lardy et le Staunton français
Au XXe siècle, la région de Dortan, dans l'Ain, au pied du Haut-Jura, a produit en grand nombre des pièces de type Staunton en buis. L'entreprise Lardy, qui s'y trouvait, a beaucoup exporté ses jeux après la Seconde Guerre mondiale, notamment vers les États-Unis et le Royaume-Uni, souvent sous d'autres marques. Ses jeux, le plus souvent en buis naturel et teinté, sont aujourd'hui prisés des collectionneurs. L'histoire de ce bassin de fabrication est racontée sur notre page Saint-Claude, le Jura et Chavet.
Le « German Knight » et les Staunton d'Europe centrale
Les fabricants allemands et tchèques ont mis au point leurs propres variantes du Staunton, au cavalier plus anguleux et plus haut, connues sous les noms de « German Knight » ou « Bohemian ». Le match Fischer-Spassky de Reykjavik, en 1972, s'est joué avec un jeu de ce genre.
Tableau : reconnaître les grands styles
| Style | Époque | Origine | Signe distinctif |
|---|---|---|---|
| Lewis | XIIe siècle | Scandinavie (probablement Trondheim) | Figures sculptées : rois assis, gardiens |
| Selenus | XVIIe au début du XXe siècle | Allemagne, Europe centrale | Pièces hautes, étages de collerettes |
| Calvert | Vers 1790-1840 | Londres | Cavalier caractéristique, moulures fines |
| Barleycorn | Fin XVIIIe et XIXe siècle | Angleterre | Motif de grain d'orge, roi en tonneau |
| Régence | XIXe siècle | France | Pièces tournées, fines, moins massives |
| Staunton | Depuis 1849 | Londres | Roi à croix, cavalier en tête de cheval |
| Dubrovnik | 1950 | Yougoslavie | Pas de symbole religieux, bases larges |
| Lardy | XXe siècle | Dortan (Ain) | Staunton français en buis |
Jeux anciens en ivoire : ce qu'il faut savoir
Nombre de jeux anciens de prestige sont en ivoire d'éléphant, parfois en os. En France, l'arrêté du 16 août 2016 a posé un régime général d'interdiction du commerce de l'ivoire d'éléphant, assorti de dérogations limitées et modifié depuis ; l'Union européenne a elle aussi durci ses règles. Avant de vendre, d'acheter ou d'expédier un jeu ancien en ivoire, il convient donc de vérifier sa date de fabrication et les justificatifs exigés. Le Palais des Échecs a consacré un article à ce que dit la loi sur les jeux anciens en ivoire, qui en détaille les conditions.
Pour qui apprécie ces formes sans vouloir chiner, les reproductions en bois offrent une alternative : le Palais des Échecs présente des jeux d'échecs de style historique inspirés de ces modèles anciens. Pour remonter encore plus loin, voyez notre page sur les pièces de Lewis, et pour le modèle qui a tout remplacé, l'histoire du Staunton.
Acheter une reproduction de style ancien
La plupart des jeux « anciens » vendus aujourd'hui sont des reproductions, souvent fidèles, parfois très libres. Quelques repères aident à juger :
- Le nom du style doit correspondre au dessin : un jeu annoncé « Régence » ou « Selenus » doit en avoir les proportions, et non celles d'un Staunton auquel on aurait ajouté des ornements.
- La matière : les originaux étaient en buis, en os ou en ivoire ; les reproductions en buis naturel et teinté restent les plus proches de l'esprit d'origine. L'os sert encore à certaines copies de style anglais.
- La stabilité : les styles hauts et fins, comme le Selenus, gagnent à être lestés et feutrés si l'on veut vraiment jouer.
- Le plateau : un style ancien s'accorde bien avec un plateau à cases de bois naturel et à bordure simple, plutôt qu'avec un plateau très brillant.
Pour un jeu original, les indices de datation (usure, mode de lestage, feutre, coffret, marquages de fabricant) comptent plus que le seul style. Les collectionneurs se méfient tout particulièrement des « vieillissements » artificiels : teinte uniforme, usure identique sur toutes les pièces, feutrine neuve sur un bois censé être ancien.
En résumé, un style est un point de départ, pas un certificat. Si la pièce que vous avez en main vous intrigue, notez la matière, la hauteur, le lestage et les marquages, puis comparez avec les repères de cette page ; en cas de doute sur un objet de valeur, adressez-vous à un expert plutôt qu'à une simple ressemblance de forme.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un jeu d'échecs Régence ?
C'est un style français de pièces du XIXe siècle, nommé d'après le Café de la Régence à Paris, où l'on utilisait des pièces de ce type. Elles sont tournées, élancées, généralement en buis naturel et teinté, avec un cavalier stylisé.
Peut-on vendre un jeu d'échecs ancien en ivoire ?
En France, le commerce de l'ivoire d'éléphant est en principe interdit depuis l'arrêté du 16 août 2016, avec des dérogations strictes selon la date de fabrication et la quantité d'ivoire. Il faut vérifier la situation de l'objet avant toute vente ; l'article du Palais des Échecs cité plus haut en détaille les conditions.
Comment dater un jeu d'échecs ancien ?
Le style fournit une première indication, mais beaucoup de modèles ont été reproduits. Les indices les plus fiables sont la matière, les traces d'usure, le mode de lestage, la feutrine, le coffret et les éventuels marquages du fabricant. Pour un objet de valeur, l'avis d'un expert en objets d'art reste indispensable.
Sources : musée de la FIDE (Selenus, Régence de Tchigorine), Wikipédia (en) : Dubrovnik chess set, Gustavus Selenus, arrêté du 16 août 2016 (ivoire).
À lire aussi
- Le modèle Staunton1849, Nathaniel Cooke, John Jaques et Howard Staunton.
- Pièces de LewisIvoire de morse, Norvège médiévale, British Museum.
- Saint-Claude, le Jura et ChavetLa tradition française de la tournerie, Chavet et Lardy.